Enrayer le triple ravage social, sanitaire et climatique à Bruxelles
grâce à la nature, le logement et la solidarité
Un sondage récent indique que des trois régions, Bruxelles est la plus heureuse1. Mais Bruxelles, actuellement abandonnée par la classe politique, est aussi marquée au fer rouge des inégalités sociales.
Plus d’un quart des Bruxellois.es vivent sous le seuil de risque de pauvreté2, 4 enfants sur 10 grandissent dans la pauvreté3, et les mesures annoncées par le gouvernement fédéral vont aggraver la situation.
Or, le statut socio-économique conditionne fortement l’accès à un logement digne mais aussi l’accès à la nature.
À Bruxelles, environ 10.000 personnes n’ont pas de chez-soi, la moitié des Bruxellois.es se trouvent dans les conditions économiques d’accès au logement social, 26% des habitants sont confrontés au mal-logement, 22% vivent en zone de carence en espaces verts et seulement 1/3 des habitants ont accès à un jardin privé.4
Ces difficultés d’accès au logement et à la nature, marquées socialement, ne sont pas réparties de manière homogène sur le territoire. Alors que la première couronne concentre les ménages à bas revenus, majoritairement locataires de logements trop souvent inadéquats, dans les quartiers les plus densément peuplés, avec un accès réduit à des espaces naturels de qualité, la deuxième couronne, quant à elle, compte plus de propriétaires de logement de meilleure qualité, a une moyenne de revenus plus élevés et une surface d’espaces naturels par habitant très supérieure au centre.
Or, il est établi que disposer d’un bon logement et vivre à proximité d’espaces naturels sont deux des principaux déterminants de l’état de santé.
La présence de nature permet par ailleurs de prévenir et d’atténuer les effets des dégradations environnementales sur la santé humaine notamment, en nous protégeant des effets de la pollution de l’air qui est un fléau à Bruxelles.
Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que les inégalités sociales en santé s’en trouvent exacerbées et qu’il y ait une très forte différence d’espérance de vie entre les habitants du centre et de la périphérie (perte de 6,5 ans d’espérance de vie en moyenne pour les hommes du centre)5,6. Les personnes sans chez-soi ont quant à elles une espérance de vie de 33 ans (!) inférieure à la moyenne7. Cela est intolérable.
Ces trois inégalités (santé, nature, logement), spatialisées, s’entretiennent l’une l’autre et impactent durement la qualité de vie des personnes défavorisées et particulièrement celle des enfants pour lesquels le manque d’accès à un logement convenable et à la nature est corrélé à plusieurs problèmes de santé.
A moins d’un sursaut citoyen, ces injustices sociétales vont être fortement amplifiées par le réchauffement climatique. L’augmentation des températures, la destruction de la biodiversité et la pollution détériorent dramatiquement les conditions de vie sur la planète. Dans les villes, ces changements sont intensifiés par la densité de population et la surminéralisation de l’environnement8. Les vagues de chaleurs, les pics de pollution, les canicules, les inondations, les tempêtes vont devenir plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Ces calamités attaquent directement la santé des personnes à commencer par celle des enfants pour lesquels le dérèglement climatique représente
aujourd’hui la plus grande menace9. Et là encore, les impacts se font sentir de manière différenciée en fonction du statut socio-économique, qui détermine fortement le lieu de vie et les capacités de faire face à ces aléas10.
Santé, nature, logement : face à ce triple défi, les pensées en silo s’avèrent contre-productives11. Les actions unidimensionnelles contribuent in fine à dégrader l’état de santé qui est l’indicateur ultime de la crise d’habitabilité de notre ville-région.
Dans le silo de la « crise » du logement, la Région continue de détruire la nature pour construire des bâtiments qui sont majoritairement inadaptés aux besoins sociaux. Or, la nature est notre principale alliée pour faire face au changement climatique. La détruire revient à augmenter les risques, notamment l’effet d’îlot de chaleur, les inondations et les pics de pollution. Ce sont toujours les plus vulnérables d’entre nous qui payent le prix le plus élevé de ces saccages. Pire, bétonner la nature n’a jamais permis de résoudre la crise du logement, au contraire, l’artificialisation des sols croît plus vite que la population, 53% de la surface régionale est désormais imperméable12, et jamais la « crise » du logement n’a été aussi grave. En réalité, le marché immobilier spécule sur les sols vivants, les détruit et les transforme en marchandise tout en étendant son emprise sur le territoire.
Dans le silo de la « crise » climatique, la Région prévoit de rénover l’ensemble du bâti d’ici 2045 pour atteindre la neutralité climatique. Or, cet objectif semble inatteignable13, et il n’est pas certain qu’il permette de réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre. Des exemples dans d’autres pays permettent en effet d’en douter (Écosse14, Allemagne15). Par contre, les effets socialement négatifs des politiques d’isolation thermique systématique se font déjà sentir. Le poids économique des travaux est en effet souvent reporté sur les locataires, et les petits propriétaires n’ont pas accès à un soutien financier suffisant.
Penser le logement sans la nature, ou le climat sans le social, est un échec annoncé, aux conséquences sanitaires mortifères16. Comment espérer garantir la santé publique tout en attaquant ses déterminants essentiels et en ignorant les menaces climatiques et environnementales ?
Pour défendre dès aujourd’hui la dignité de chacun·e, et pour éviter demain un désastre social, environnemental et sanitaire plus grand, nous avons collectivement besoin de nouvelles perspectives. Nous voulons que tout le monde puisse bien vivre à Bruxelles, grâce à la proximité de la nature et l’accès au logement digne. Ces deux besoins fondamentaux doivent être envisagés conjointement, en déployant un effort accru et constant pour les plus vulnérables d’entre nous que sont les personnes sans chez-soi et les enfants des quartiers populaires. Avec l’accélération du changement climatique et de la destruction de la biodiversité, nous avons plus que jamais besoin de politiques de logement et de renaturation de notre région conçues comme des perspectives intégrées de santé publique.
Pour prendre cette direction, une mobilisation large est nécessaire, capable de générer un nouveau rapport de force au service d’un but commun : reprendre le contrôle démocratique du marché immobilier dans la Région de Bruxelles-capitale. Cela est indispensable pour stopper l’extension de ce marché qui détruit la nature et fait flamber les prix. C’est une condition sine qua non d’exercice du droit au logement et du droit à un environnement sain, et dès lors également un objectif crucial de santé publique.
Cet objectif est atteignable. De nombreuses villes ont déjà pavé la voie. Ainsi, Barcelone, Lille, Vienne, ont développé des modalités de régulation des loyers, améliorant l’accès financier au logement. En France, neuf communes du canton de Fayence ont interdit en 2023 la délivrance de nouveaux permis d’urbanisme sur leur territoire pendant 5 ans, pour préserver le cycle de l’eau et lutter contre les sécheresses17.
Pour enrayer le ravage en cours et préserver l’habitabilité de la région bruxelloise et la santé publique, il est urgent de réguler le marché immobilier et les loyers, et de protéger les sols vivants.
Créons le mouvement du bien-vivre à Bruxelles, grâce à la nature, au logement et à la solidarité !
- « Enquête sur le bonheur NN-UGent : Les Belges sont plus heureux dans les communes qu’en ville », 10 mars 2025, https://www.nn.be/sites/nngroup/files/documents/2025_03_07_geluksonderzoek_fr_1.pdf. ↩︎
- Vivalis, « Tableau de bord de la santé en Région bruxelloise 2024 » https://www.vivalis.brussels/fr/actualites/tableau-bord-sante-bruxelles-2024. ↩︎
- Lahaye W., Thollembeek G., Leclercq J. – CeRIS, UMons, De Spiegelaere M., Beauvarlet M. – Ecole de santé publique ULB, 2020, Rapport de recherche, Evaluation de l’impact des projets liés à la lutte contre la pauvreté infantile. ↩︎
- « Etat de la nature en Région de Bruxelles-Capitale », Edition 2022, Bruxelles Environnement, https://renature.brussels/fr/rapport-nature/qualite-et-repartition-des-espaces-verts. ↩︎
- https://bxl-malade.medor.coop/. ↩︎
- Entre les hommes vivant à Saint-Josse et ceux vivant à Woluwe-Saint-Pierre, en 2019, par exemple. « Bruxelles : les inégalités sociales plus importantes que jamais », https://educationsante.be/bruxelles-les-inegalites-sociales-plus-importantes-que-jamais/. ↩︎
- https://www.rtbf.be/article/en-moyenne-les-sans-abris-meurent-33-ans-plus-tot-que-le-reste-des-belges-1131032. ↩︎
- Voir notamment le « Rapport 2025 d’évaluation de l’apport des politiques publiques bruxelloises aux objectifs climatiques » https://www.brupartners.brussels/sites/default/files/instances/RAPPORT%20D%27EVALUATION%202025.pdf ↩︎
- Helldén, D., Andersson, C., Nilsson, M., Ebi, K. L., Friberg, P., & Alfvén, T. (2021). Climate change and child health: a scoping review8 and an expanded conceptual framework. The Lancet. Planetary health, 5(3), e164–e175. https://doi.org/10.1016/S2542-5196(20)30274-6.
Watts, N., Amann, M., Arnell, N., Ayeb-Karlsson, S., Belesova, K., Boykoff, M., Byass, P., Cai, W., Campbell-Lendrum, D., Capstick, S., Chambers, J., Dalin, C., Daly, M., Dasandi, N., Davies, M., Drummond, P., Dubrow, R., Ebi, K. L., Eckelman, M., Ekins, P., … Montgomery, H. (2019). The 2019 report of The Lancet Countdown on health and climate change: ensuring that the health of a child born today is not defined by a changing climate. Lancet (London, England), 394(10211), 1836–1878. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(19)32596-6. ↩︎ - « Rapport 2024 d’évaluation de l’apport des politiques publiques bruxelloises aux objectifs climatiques » https://www.brupartners.brussels/sites/default/files/uploads/RAPPORT%20D%27EVALUATION%202024_FR.pdf ↩︎
- Voir à ce sujet le rapport « Nexus » de l’IPBES : « Thematic Assessment Report on the Interlinkages among Biodiversity, Water, Food and Health », décembre 2024, IPBES https://www.ipbes.net/nexus-assessment. ↩︎
- « Carte des surfaces imperméables de la Région de Bruxelles-Capitale 2022. Rapport », Bruxelles Environnement / WEO – 2023. https://environnement.brussels/pro/outils-et-donnees/cartes/carte-des-surfaces-impermeables-de-la-region-de-bruxelles-capitale ↩︎
- Actuellement, entre 0,5% et 1% des bâtiments bruxellois sont rénovés chaque année. Il faudrait multiplier ce rythme par 3 ou 4 pour atteindre l’objectif fixé. ↩︎
- C. Penasco and L.D. Anadon, “Assessing the effectiveness of energy efficiency measures in the residential sector gas consumption through dynamic treatment effects: Evidence from England and Wales”, Energy Economics 117 (2023) 106435 https://doi.org/10.1016/j.eneco.2022.106435. ↩︎
- « En Allemagne, les rénovations énergétiques des bâtiments n’ont pas fait baisser la consommation », Le Monde, 4 oct. 2020 https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/10/04/en-allemagne-les-renovations-energetiques-des-batiments-n-ont-pas-fait-baisser-la-consommation_6054715_3234.html. ↩︎
- Voir à ce sujet l’étude de la Fédération des Maisons Médicales de 2024: « Ecologie et santé » https://www.maisonmedicale.org/wp-content/uploads/2024/12/SC-109-etude.pdf. ↩︎
- https://immobilier.lefigaro.fr/article/ces-communes-du-var-interdisent-de-construire-pour-cause-de-manque-d-eau_508102de-b742-11ed-a52f-365517df0d6f/ ↩︎